dimanche 6 août 2017

“Il importe de ne pas isoler le cas de la grande pyramide de Khéops du reste des quelque cent pyramides royales qui fleurirent sur le sol d'Égypte” (Dimitri Laboury)

auteur et date de cette photo non mentionnés

Cet article de Dimitri Laboury est extrait de l’ouvrage collectif 45 idées reçues - Insolite et grandes énigmes, Le Cavalier Bleu éditions - 150 pages


“Le gigantisme des pyramides, et en particulier celui des trois plus célèbres, celles de Khéops, Khéphren et Mykérinos sur le plateau de Guiza, semble avoir fasciné et défié l'imagination depuis la plus haute Antiquité. Les anciens Égyptiens eux-mêmes ont rapidement fabulé sur la personnalité du commanditaire de la plus grande de ces constructions, le pharaon Khoufou, le Khéops de la tradition grecque. Dans le monde occidental, au milieu du Ve siècle avant J.-C., Hérodote se fit l'écho de ces Iégendes et s'interrogea longuement sur la manière dont cette pyramide avait pu être réalisée, l'entourant de mystères, de chambres secrètes, d'innombrables travailleurs opprimés... L'idée que les pyramides de Guiza auraient été édifiées par des esclaves Hébreux fut déjà formulée par le chroniqueur juif Flavius Josèphe au tout début de notre ère, tandis qu'à partir du VIIIe siècle, chrétiens et musulmans reconnurent volontiers dans ces étourdissants monuments les greniers à blé du Joseph de l'Ancien Testament, ainsi que le rappelle une célèbre mosaïque de la basilique Saint-Marc de Venise.

À cette vision obsessionnellement bibliste de l'Égypte et du mystère de l'édification des pyramides, est venue s'ajouter, au moins dès le XVIIe siècle, une version astrologique, comme le révèle, par exemple, l'ouvrage Pyramidographia publié par le professeur d'astronomie d'Oxford John Greaves en 1646. Nous sommes aujourd'hui les héritiers de ces discours, qui fusionnent dans ce que les égyptologues n'hésitent pas à appeler, non sans ironie, la “pyramidiologie”, ou les fantasmes des “pyramidiots”.

En, effet, en dépit de cette impressionnante tradition d'idées reçues sur la prétendue énigrne de la construction des pyramides, l'archéologie égyptienne permet à présent de répondre à cette question qui taraude tout visiteur de l'Égypte depuis des millénaires : comment a-t-il été possible de bâtir de tels édifices, de telles montagnes de pierres ?

Désireux de créer des “monuments d'éternité”, les anciens Égyptiens ont très tôt été confrontés au problème du transport de lourdes charges sur de longues distances. Dans cette entreprise, le Nil leur fut fort utile, et, sur terre, ils eurent recours à une technique largement répandue dans l'histoire de l'architecture - tant en Mésopotamie, qu'en Grèce ou en Méso-Amérique - qui consiste à faire glisser lesdites charges sur des rampes afin d'éviter de devoir les soulever. L'utilisation de ces rampes nous est prouvée par trois types de sources complémentaires : tout d'abord, les très nombreux vestiges archéologiques de rampes préservés contre les bâtiments inachevés, de toute époque, ou à proximité des grands chantiers et des carrières ; ensuite, une scène de la tombe du Vizir Rekhmirê qui montre non seulement la fabrication d'une rampe en briques crues, mais aussi son usage pour faire monter un bloc au sommet d'un édifice en cours de construction ; enfin, un extrait du papyrus Anastasi I, dans lequel le scribe Hori éprouve les capacités de l'un de ses collègues en lui adressant des questions difficiles, dont celle du calcul du nombre de briques requises pour la réalisation d'une rampe de dimensions données.

Une fois l'édifice terminé, les rampes destinées au transport des blocs étaient démontées. Celles qui subsistent encore aujourd'hui aux abords des monuments inachevés ou des carrières peuvent atteindre une longueur de 10 kilomètres et une inclinaison de 12 à 18 degrés. Elles sont toujours constituées de deux murs parallèles, souvent en briques crues, dont l'intervalle était rempli de déchets de construction couverts d'un sol de limon qui, humidifié, permettait de faire glisser facilement de lourdes charges. En fonction de ses dimensions, cette structure pouvait être renforcée par des madriers ou, plus régulièrement, par un système de caissons, qui la rigidifiaient.

Des vestiges de telles rampes, parfois organisées en véritables réseaux, ont été retrouvés contre plusieurs pyramides, y compris, récemment, contre celle de Khéops. Ils révèlent notamment que les architectes égyptiens n'ont pas toujours utilisé le même type de rampe pour toutes les pyramides et qu'ils ont adapté ce système en fonction de la taille de l'édifice, de sa situation relative par rapport aux carrières, de son type de maçonnerie…

Bien entendu, de tels chantiers de construction nécessitaient une importante masse ouvrière, qui n'était pas constituée d'esclaves, et encore moins d'Hébreux, dont les premières traces historiques ne peuvent être situées que plus de 1 000 ans après la réalisation des trois grandes pyramides de Guiza.

La construction d'une pyramide était en fait une œoeuvre nationale, destinée au roi et donc au maintien de l'Ordre Cosmique qu'il incarne. De ce fait, tout le pays y participait. Ainsi, les marques de carriers sur les pierres montrent que des équipes venues des quatre coins de l'Égypte se relayaient sur le chantier, sous la direction de toute une hiérarchie de maçons, d'ingénieurs et d'architectes. Leurs habitations et leurs tombes ont parfois été retrouvées, comme sur le site de Guiza, aux pieds des grandes pyramides. Cette véritable ville d'ouvriers, attenante au Palais que le roi s'était fait construire près de sa demeure d'éternité, a pu accueillir jusqu'à 18 000 personnes. D'une manière générale, les impressionnants résultats de l'architecture égyptienne, qui repose pourtant sur des technologies souvent très élémentaires, s'expliquent avant tout par une excellente organisation du travail et de la main-d'oeuvre que celui-ci nécessitait ; ainsi, par exemple, la fragmentation systématique des tâches a permis le recours à un important personnel non qualifié, placé sous le contrôle de quelques contremaîtres compétents.

Enfin, toujours sur le plan de la technique de construction, il importe de ne pas isoler le cas de la grande pyramide de Khéops du reste des quelque cent pyramides royales qui fleurirent sur le sol d'Égypte. L'apogée que représente ce monument s'inscrit dans une évolution continue d'essais et d'erreurs, évolution qui remonte à la première pyramide pharaonique, la pyramide à degrés de Djéser à Saqqara, un siècle plus tôt, en passant par les quatre pyramides que le père de Khéops, Snéfrou, fit construire de son vivant, faisant tailler et mettre en place environ 3,5 millions de m³ de pierres, soit près d'un million de plus que son fils et successeur. Cela permet de relativiser le caractère exceptionnel de la sépulture si impressionnante de Khéops.”